....«Le Conflit, la femme et la mère»

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Pour Elisabeth Badinter, "le bébé est le meilleur allié de la domination masculine".

Une chercheuse américaine répond à Elisabeth Badinter

 

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Auteur:   Ja

Source:  http://bibliobs.nouvelobs.com/20100212/17725/la-femme-nest-pas-un-chimpanze

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Dans son nouveau livre «Le Conflit, la femme et la mère» (Flammarion), la philosophe Elisabeth Badinter dénonce l'idéologie de la mère parfaite. A ses yeux, le bébé est devenu le nouveau bras armé du patriarcat. Entretien

Le Nouvel Observateur. - Réalisez-vous que vous venez d'écrire une sorte de livre noir de la maternité?

Elisabeth Badinter. - Non, ce livre est un cri d'inquiétude. J'ai voulu le publier trente ans, jour pour jour, après « l'Amour en plus », en tentant de faire le bilan de ce qui s'est passé depuis 1980. Ce qui m'importe, c'est la liberté de choix des femmes, l'égalité des sexes, qui sont contrecarrées par ce modèle de la femme-mère parfaite dominant aujourd'hui.

 

N. O. - Vous avancez que si les Françaises font autant d'enfants, c'est parce qu'elles ont réussi, en quelque sorte, à s'en « débarrasser » auprès des nounous, puis des crèches.

 

E. Badinter. - Dès le XVIIIe siècle, on observe un consensus social selon lequel la femme ne se résume pas à la mère. Dans les classes aisées, les bébés étaient confiés aux nourrices car on pensait que le sperme faisait tourner le lait. L'épouse éloignait l'enfant par crainte de perdre un époux privé de relations sexuelles. On considérait aussi qu'il était du devoir de la femme de travailler si elle était paysanne, ou bien, dans les classes favorisées, d'avoir une vie sociale et culturelle. Tout cela est dans nos gènes historiques. Aujourd'hui, la France est championne de fécondité en Europe : ce n'est pas un hasard. Ça ne choque personne - mais pour combien de temps ? - qu'une femme retourne travailler après son congé de maternité. Ce qui fait rager, c'est que l'Etat ne fasse pas son boulot : il n'y a pas assez de crèches, de gardes d'enfants de qualité.

 

N. O. - La femme est confrontée, selon vous, à une révolution sourde pour « remettre la maternité au coeur du destin féminin ». La crise économique et « l'offensive du naturalisme » concourent à les ramener à leur rôle de mère. Mais n'est-ce pas d'abord un choix ?

 

E. Badinter. - Pour une partie d'entre elles. Ces femmes qui ont la vocation maternelle ont peut-être souffert d'un consensus opposé dans les années 1970. Pour celles-là, c'est probablement un progrès. A ceci près qu'une fois l'élevage des enfants terminé je ne sais pas ce qu'il advient d'elles... Mais c'est leur choix, éminemment respectable. Moi, je me place du point de vue des femmes qui veulent être mères mais aussi poursuivre leur carrière et qui vivent ce tiraillement. La pression sur elles n'a jamais été aussi forte et culpabilisante. Quand on promeut le modèle d'une mère qui doit allaiter, à laquelle on dit : « Attention, la crèche, ce n'est pas forcément bon », on l'incline à rester à la maison avec son bébé, puis à prendre un temps partiel, et les écarts de salaire se creusent... Tant que le couple dure, tant mieux. Mais songez que plus d'un couple sur trois divorce, et alors ce sont les femmes qui trinquent.

 

N. O. - L'allaitement peut aussi être une expérience simple, pas aussi aliénante.

 

E. Badinter. - Vous allez me dire qu'on peut même retourner travailler grâce au merveilleux tire-lait, mais pouvez-vous concevoir que cette idée soit insupportable ?

 

N. O. - Qui dit le contraire ?

 

E. Badinter. - Tout discours qui s'inspire du naturalisme et qui, donc, interdit la diversité des choix est un retour en arrière. Oui, c'est un retour en arrière d'assimiler la mère humaine à la mère chimpanzé, comme l'écrit la primatologue Sarah Hrdy Dès lors qu'on en appelle à la nature, il n'y a plus d'échappatoire possible.

 

N. O. - Le déterminisme vous semble odieux...

 

E. Badinter.- Odieux !

 

N. O. - Des études scientifiques rigoureuses, celles de Sarah Hrdy justement, établissent que l'instinct maternel n'est pas un mythe.

 

E. Badinter. - Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation. L'idée que la prolactine et l'ocytocine, les deux hormones du maternage, font la loi de l'humain... Non. L'inconscient, l'histoire personnelle de chacune et le modèle social pèsent plus lourd que les hormones. Qu'on me montre ce qu'est un instinct qui pourrait disparaître pendant des siècles ! Le désir humain n'est pas réductible au biologique, on peut aller contre, arrêter sa montée de lait. Et si l'allaitement est le délice sensuel que Sarah Hrdy décrit pour toutes les femmes, pourquoi sont-elles si nombreuses à arrêter après quelques semaines ? Je suis d'accord avec la romancière Eliette Abécassis : il y a les femmes-mères qui s'épanouissent en retrouvant le mammifère en elles, et celles qui n'en veulent à aucun prix.

 

 

 

(c)Plinio Lepri/AP/Sipa

Romulus et Remus...

 

N. O. - A l'appui de cette théorie, vous convoquez les femmes sans enfants qui le revendiquent comme un choix. Mais leur discours ne masque-t-il pas un regret, au fond ?

 

E. Badinter. - J'utilise ce que les femmes, notamment les Allemandes, qui sont près de 30% dans ce cas, racontent dans les enquêtes, je ne fais pas leur psychanalyse.

 

N. O. - Ne pensez-vous pas que, si le féminisme de Beauvoir a si peu d'écho aujourd'hui, c'est qu'elle a exclu la maternité de sa réflexion et de sa vie ?

 

E. Badinter. - Beauvoir a sous-estimé la question maternelle. Une fois, je lui ai demandé : « N'avez-vous même jamais rêvé d'être enceinte ?» Elle m'a répondu non. J'y ai à moitié cru. Je pense que l'expérience de la maternité est une telle aventure qu'on peut en rêver, même quand on ne veut pas d'enfant.

 

N. O. - C'est l'instinct de reproduction.

 

E. Badinter. - Non, arrêtez avec ça !

 

N. O. - Vous continuez à penser, après Beauvoir, que la mère est une figure sociale construite ?
 

 

E. Badinter. - Oui. Par exemple, je crois qu'on a tellement considéré la maternité comme un fait de nature qu'on s'interdit de réfléchir aux maternités éprouvantes ou ratées. Si on était naturellement déterminées à être mères, on serait toutes des Mozart de la maternité. Or il y a un nombre incroyable d'enfants abandonnés à eux-mêmes, sans même parler des violences. Je suis reconnaissante aux femmes qui, avant d'enfanter, se demandent : « Serai-je capable d'assumer ?»

 

N. O. - Vous écrivez que « le bébé est le meilleur allié de la domination masculine »...

 

E. Badinter. - La formule est provocatrice à dessein. Dans les années 1970, il y avait une tentative de faire pression sur les pères pour tout partager. On a été assez offensives sur ce thème. Puis ce discours a disparu. Si on considère que c'est dans l'allaitement, dans la fusion mère-enfant que se développe au mieux l'enfant, on justifie d'avance, d'une certaine manière, que les pères s'éloignent.

 

 

 

 

 

N. O. - On voit pourtant les pères à la sortie des crèches, des écoles...

 

E. Badinter. - Certes, mais à chaque enfant de plus, c'est la mère qui assume, la dernière étude de l'Institut national démographique (Ined) le montre. Tout repose sur elle à 80%. C'est un échec pour nous, les féministes. On n'a pas assez fait pression. Or, individuellement, les femmes ne peuvent rien faire.

 

N. O. - On a l'impression, à vous lire, qu'être mère, c'est un don.

 

E. Badinter. - Oui, c'est un don largement créé par sa propre mère ou son père, par son enfance en tous les cas. Il y a des femmes qui ont la bonne distance. Parce que, à mon sens, c'est ça une bonne mère : celle qui trouve la bonne distance. Ni trop ni trop peu.

 

N. O. - Et vous, l'avez-vous trouvée ?

 

E. Badinter. - Je suis une mère « médiocre » comme, je crois, l'immense majorité des femmes. Souvent, on croit bien faire et on réalise après qu'on s'est trompée.

 

Propos recueillis par Anne Crignon et Sophie des Déserts

 

Une chercheuse américaine répond à Elisabeth Badinter

 

 

 

 

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