Le
Nouvel Observateur. - Réalisez-vous que vous venez d'écrire une
sorte de livre noir de la maternité?
Elisabeth Badinter. - Non, ce livre est un cri d'inquiétude. J'ai
voulu le publier trente ans, jour pour jour, après « l'Amour en
plus », en tentant de faire le bilan de ce qui s'est passé depuis
1980. Ce qui m'importe, c'est la liberté de choix des femmes,
l'égalité des sexes, qui sont contrecarrées par ce modèle de la
femme-mère parfaite dominant aujourd'hui.
N.
O. - Vous avancez que si les Françaises font autant d'enfants,
c'est parce qu'elles ont réussi, en quelque sorte, à s'en
« débarrasser » auprès des nounous, puis des crèches.
E.
Badinter. - Dès le XVIIIe siècle, on observe un consensus social
selon lequel la femme ne se résume pas à la mère. Dans les classes
aisées, les bébés étaient confiés aux nourrices car on pensait que le
sperme faisait tourner le lait. L'épouse éloignait l'enfant par
crainte de perdre un époux privé de relations sexuelles. On
considérait aussi qu'il était du devoir de la femme de travailler si
elle était paysanne, ou bien, dans les classes favorisées, d'avoir une
vie sociale et culturelle. Tout cela est dans nos gènes historiques.
Aujourd'hui, la France est championne de fécondité en Europe : ce
n'est pas un hasard. Ça ne choque personne - mais pour combien de
temps ? - qu'une femme retourne travailler après son congé de
maternité. Ce qui fait rager, c'est que l'Etat ne fasse pas son boulot
: il n'y a pas assez de crèches, de gardes d'enfants de qualité.
N.
O. - La femme est confrontée, selon vous, à une révolution
sourde pour « remettre la maternité au coeur du destin féminin ». La
crise économique et « l'offensive du naturalisme » concourent à les
ramener à leur rôle de mère. Mais n'est-ce pas d'abord un choix ?
E.
Badinter. - Pour une partie d'entre elles. Ces femmes qui ont la
vocation maternelle ont peut-être souffert d'un consensus opposé dans
les années 1970. Pour celles-là, c'est probablement un progrès. A ceci
près qu'une fois l'élevage des enfants terminé je ne sais pas ce qu'il
advient d'elles... Mais c'est leur choix, éminemment respectable. Moi,
je me place du point de vue des femmes qui veulent être mères mais
aussi poursuivre leur carrière et qui vivent ce tiraillement. La
pression sur elles n'a jamais été aussi forte et culpabilisante. Quand
on promeut le modèle d'une mère qui doit allaiter, à laquelle on dit :
« Attention, la crèche, ce n'est pas forcément bon », on
l'incline à rester à la maison avec son bébé, puis à prendre un temps
partiel, et les écarts de salaire se creusent... Tant que le couple
dure, tant mieux. Mais songez que plus d'un couple sur trois divorce,
et alors ce sont les femmes qui trinquent.
N.
O. - L'allaitement peut aussi être une expérience simple, pas
aussi aliénante.
E.
Badinter. - Vous allez me dire qu'on peut même retourner
travailler grâce au merveilleux tire-lait, mais pouvez-vous concevoir
que cette idée soit insupportable ?
N. O. - Qui dit
le contraire ?
E.
Badinter. - Tout discours qui s'inspire du naturalisme et qui,
donc, interdit la diversité des choix est un retour en arrière. Oui,
c'est un retour en arrière d'assimiler la mère humaine à la mère
chimpanzé, comme l'écrit la primatologue Sarah Hrdy Dès lors qu'on en
appelle à la nature, il n'y a plus d'échappatoire possible.
N.
O. - Le déterminisme vous semble odieux...
E.
Badinter.- Odieux !
N.
O. - Des études scientifiques rigoureuses, celles de Sarah Hrdy
justement, établissent que l'instinct maternel n'est pas un mythe.
E.
Badinter. - Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation.
L'idée que la prolactine et l'ocytocine, les deux hormones du
maternage, font la loi de l'humain... Non. L'inconscient, l'histoire
personnelle de chacune et le modèle social pèsent plus lourd que les
hormones. Qu'on me montre ce qu'est un instinct qui pourrait
disparaître pendant des siècles ! Le désir humain n'est pas réductible
au biologique, on peut aller contre, arrêter sa montée de lait. Et si
l'allaitement est le délice sensuel que Sarah Hrdy décrit pour toutes
les femmes, pourquoi sont-elles si nombreuses à arrêter après quelques
semaines ? Je suis d'accord avec la romancière Eliette Abécassis : il
y a les femmes-mères qui s'épanouissent en retrouvant le mammifère en
elles, et celles qui n'en veulent à aucun prix.
N.
O. - A l'appui de cette théorie, vous convoquez les femmes sans
enfants qui le revendiquent comme un choix. Mais leur discours ne
masque-t-il pas un regret, au fond ?
E.
Badinter. - J'utilise ce que les femmes, notamment les Allemandes,
qui sont près de 30% dans ce cas, racontent dans les enquêtes, je ne
fais pas leur psychanalyse.
N.
O. - Ne pensez-vous pas que, si le féminisme de Beauvoir a si
peu d'écho aujourd'hui, c'est qu'elle a exclu la maternité de sa
réflexion et de sa vie ?
E.
Badinter. - Beauvoir a sous-estimé la question maternelle. Une
fois, je lui ai demandé : « N'avez-vous même jamais rêvé d'être
enceinte ?» Elle m'a répondu non. J'y ai à moitié cru. Je pense
que l'expérience de la maternité est une telle aventure qu'on peut en
rêver, même quand on ne veut pas d'enfant.
N.
O. - C'est l'instinct de reproduction.
E.
Badinter. - Non, arrêtez avec ça !
N.
O. - Vous continuez à penser, après Beauvoir, que la mère est
une figure sociale construite ?
E.
Badinter. - Oui. Par exemple, je crois qu'on a tellement considéré
la maternité comme un fait de nature qu'on s'interdit de réfléchir aux
maternités éprouvantes ou ratées. Si on était naturellement
déterminées à être mères, on serait toutes des Mozart de la maternité.
Or il y a un nombre incroyable d'enfants abandonnés à eux-mêmes, sans
même parler des violences. Je suis reconnaissante aux femmes qui,
avant d'enfanter, se demandent : « Serai-je capable d'assumer ?»
N.
O. - Vous écrivez que « le bébé est le meilleur allié de la
domination masculine »...
E.
Badinter. - La formule est provocatrice à dessein. Dans les années
1970, il y avait une tentative de faire pression sur les pères pour
tout partager. On a été assez offensives sur ce thème. Puis ce
discours a disparu. Si on considère que c'est dans l'allaitement, dans
la fusion mère-enfant que se développe au mieux l'enfant, on justifie
d'avance, d'une certaine manière, que les pères s'éloignent.
N.
O. - On voit pourtant les pères à la sortie des crèches, des
écoles...
E.
Badinter. - Certes, mais à chaque enfant de plus, c'est la mère
qui assume, la dernière étude de l'Institut national démographique (Ined)
le montre. Tout repose sur elle à 80%. C'est un échec pour nous, les
féministes. On n'a pas assez fait pression. Or, individuellement, les
femmes ne peuvent rien faire.
N.
O. - On a l'impression, à vous lire, qu'être mère, c'est un
don.
E.
Badinter. - Oui, c'est un don largement créé par sa propre mère ou
son père, par son enfance en tous les cas. Il y a des femmes qui ont
la bonne distance. Parce que, à mon sens, c'est ça une bonne mère :
celle qui trouve la bonne distance. Ni trop ni trop peu.
N.
O. - Et vous, l'avez-vous trouvée ?
E.
Badinter. - Je suis une mère « médiocre » comme, je crois,
l'immense majorité des femmes. Souvent, on croit bien faire et on
réalise après qu'on s'est trompée.
Propos recueillis par Anne Crignon et Sophie des Déserts